François Royer : « Dans la transformation de nos métiers par l’IA, gardons confiance dans la capacité d’adaptation de l’humain »

François Royer : « Dans la transformation de nos métiers par l’IA, gardons confiance dans la capacité d’adaptation de l’humain »

François Royer est directeur consulting chez PwC, cabinet de conseil et d’audit déployant son expertise dans 158 pays. Spécialiste de l’analyse des données, il a auparavant créé sa propre startup, Datasio, avec pour mission d’aider les entreprises dans leur transformation digitale grâce aux nouvelles technologies. Il dirige aujourd’hui le Datalab chez PwC France, moteur d’innovation en intelligence artificielle et augmentée, et créateur de logiciels au service de l’humain. Fort de son expérience, mais aussi d’une approche novatrice et audacieuse, il porte un regard éclairé et optimiste sur les révolutions en cours.

Les études sont nombreuses et souvent contradictoires à propos du nombre de métiers détruits par l’intelligence artificielle, mais aussi créés. Selon vous, quelles sont les plus sérieuses et les plus crédibles ?

François Royer : Il est vrai que les études ne manquent pas et que les chiffres sont nombreux, et diffèrent d’une étude à l’autre. Si la plupart sont sérieuses, nous encourageons le public et les décideurs à bien comprendre les méthodologies employées (volume et variété des échantillons, pays/métiers concernés, quels verticaux industriels…).

Ensuite, les questions elles-mêmes sont à surveiller, dans le cadre d’un sondage sur la probabilité d’automatisation ou de destruction d’un emploi : qui est la personne sondée, l’employé(e), un(e) responsable des ressources humaines, un(e) entrepreneur ou investisseur dans l’IA, un(e) économiste… ? Il est important de savoir qui interroge et qui est interrogé, pour mieux comprendre cette transformation à tous les niveaux de notre société, et ainsi l’anticiper, la réguler ou l’accélérer.

Toujours dans la même idée, de nombreuses études pointent le fait qu’un grand pourcentage de métiers n’existe pas encore. A quel point pouvons-nous faire confiance à ces statistiques prospectives ?

François Royer : En 2013, l’étude réalisée par Frey et Osborne pour l’Université d’Oxford présentait un tableau assez alarmiste avec la disparition de très nombreux métiers. Cinq ans après, ces prévisions ne se sont pas concrétisées, au contraire : les auteurs avaient sous-estimé la création d’emplois liés aux technologies d’automatisation, qui nécessitent paradoxalement beaucoup de main d’œuvre sur l’ensemble de sa chaîne de valeur.

Par exemple, en passant du cheval au moteur à explosion, certains métiers de niche ont disparu, et il en va de même pour le passage à la voiture électrique puis autonome : pour un confort et une automatisation accrue du poste de conduite (et de la gestion d’énergie), la complexité du produit en amont (de son design jusqu’à la production et gestion des flottes) a mené à la création de dizaines de nouveaux métiers - génériques et spécialisés - dans le secteur automobile.

Ce schéma s’est répété régulièrement lors des ruptures technologiques des siècles derniers : toute simplification révolutionnaire en aval, pour le consommateur final, s’est accompagnée d’un saut de complexité exponentiel en amont, au bénéfice de la société et créateur de milliers d’emplois.

Les métiers à faible qualification seront-ils les premiers à disparaître ?

François Royer : Au contraire. Pour reprendre l’exemple de la voiture autonome, nous constatons déjà le bouleversement des usages avec des conséquences sur l’emploi : une voiture personnelle n’est aujourd’hui utilisée que 5% du temps. Des voitures ou camions autonomes le seront 80% à 90% du temps, via l’optimisation de l’allocation dans l’espace et le temps. Il y aura moins de chauffeurs, mais nous aurons des véhicules qui vont s’user dix à vingt fois plus vite que les autres et leur gestion, entretien et nettoyage deviendront problématiques. D’importants employeurs, comme les loueurs de voiture aujourd’hui sont déjà en train de se mobiliser pour occuper ce créneau. De la même manière, alors qu’on imaginait la fin du service client avec internet, les centres d’appel se développent ces dernières années.

Vous semblez avoir un certain optimisme envers l’avenir, au contraire de nombreux de vos confrères...

François Royer : Plus que les statistiques, ce sont les tendances sur lesquelles nous devons baser nos analyses. Il faut en premier lieu se baser sur notre passé industriel et technologique pour y lire notre avenir immédiat. On notera ainsi cette tendance où chaque révolution apporte son lot de complexité, faisant disparaître certains métiers pour en faire apparaître d’autres. Plus l’usage d’un produit ou service est simple pour l’utilisateur final, plus sa conception et sa maintenance sont complexes. C’est un modèle à garder en tête.

Enfin, ne sous-estimons pas notre capacité d’adaptation en tant qu’humains. Nous sommes bien peu robustes physiquement, avec une longue période d’apprentissage de la vie... et pourtant au 21ème siècle nous rêvons de Mars, nous avons plus de chance de mourir d’un diabète que de la famine, les vaccins ont enrayé les épidémies planétaires... S’il y a encore beaucoup d’inégalités, en tant qu’espèce, nous encaissons malgré tout bien les chocs.

Quels sont, selon vous, les métiers qui disparaîtront ?

François Royer : La plupart des métiers répétitifs, surtout liés à la saisie de données, disparaîtront à court terme. Je pense notamment à certains métiers administratifs : les procédures demandant aux clients de donner leurs informations à un individu pour que celui-ci les saisisse dans un système informatique par exemple.

La gestion de projet, la prise de rendez-vous, la rédaction de compte-rendu, cela sera très vite géré par la machine. Tous les scénarios peu complexes vont être automatisés.

Quels sont, selon vous, les métiers qui émergeront ?

François Royer : Tous les métiers hautement qualifiés comme la data science ou le design d’outil d’automatisation sont les premiers à se développer. Comme évoqué au début de cet entretien, les métiers moins qualifiés, mais essentiel à l’opération de la chaîne de valeur auront également une place sûre.

Il ne faut pas oublier les services de niche également. Les services à la personne et de manière générale, tout ce qui peut permettre, de près ou de loin, un retour à l’authenticité et au contact humain. Chaque révolution amène aussi un mouvement de réaction : je ne serai pas étonné de voir un vrai retour à l’artisanat, à la restauration de niche et de qualité, au prêt à porter fait main... Bref, aux expériences de qualité riches en contact humain. Un futur bien difficile à automatiser.