Françoise Diard : « Les besoins en recrutement dans l’industrie sont de l’ordre de 250 000 postes par an jusqu'à 2025 »

Françoise Diard : « Les besoins en recrutement dans l’industrie sont de l’ordre de 250 000 postes par an jusqu'à 2025 »

La mécanique est le premier employeur industriel de France. Quelle est la particularité de ce secteur ? Quel est son avenir ? Pour clôture notre série consacrée à l’emploi dans l’industrie, nous avons choisi d’interviewer Françoise Diard, cheffe du service emploi à l’UIMM (Union des industries et des métiers de la métallurgie). Robotique, digitalisation, perspectives d’emploi, cette spécialiste de l’industrie nous apporte un regard éclairé sur la métallurgie mais aussi sur le secteur industriel dans sa globalité.

Qu’est-ce que l’industrie mécanique ?

Françoise Diard : L’industrie mécanique, est une partie de la branche métallurgie. Celle-ci regroupe plusieurs secteurs. Pour le résumer simplement, cela va du couteau de Thiers à la fusée Ariane. L’aéronautique, l’automobile, le ferroviaire, le naval, l’électrique, l’électronique, l’éolien… tous ces secteurs ont besoin de l’industrie mécanique. La partie mécanique transforme en effet les métaux, l’acier en éléments, machines, équipements qui sont utilisés dans d’autres secteurs voire d’autres industries.

L’industrie mécanique est le premier employeur industriel en France. Selon vous, pourquoi ce domaine est-il plus attractif que les autres ?

Françoise Diard : Ce n’est pas tant une question d’attractivité mais plutôt de volume. L’industrie mécanique a autant de difficultés à recruter que le reste de l’industrie. La métallurgie regroupe 42 000 entreprises et près d’un million et demi d’employés, soit près de la moitié des effectifs de l’industrie. Et ce n’est pas un hasard : si elle n’existait pas, les autres industries ne pourraient pas fabriquer leurs produits.

50% des salariés de l’industrie travaillent à l’export. Quelles en sont les raisons ? Ce chiffre est-il amené à évoluer dans les années à venir ?

Françoise Diard : L’export représente plus de 40% du chiffre d’affaire de l’industrie manufacturière. La grande majorité des produits fabriqués, 77%, sont destinés à l’export. Cela s’explique par le fait que le marché français ne suffit pas. Par exemple, le taux d’équipement d’une voiture en France est de deux voitures et demi par foyer. En Inde, il est d’une voiture pour 1000 habitants. Il y a plus d’opportunités de ventes dans les pays en développement.

Quel sera le visage de l’emploi dans l’industrie dans les années à venir ?

Françoise Diard : Le besoin sociétal d’équipement étant très grand après la guerre, les usines se sont multipliées durant les 30 glorieuses. L’évolution de l’industrie a ensuite connu des heurts dans les années 1900 et 2000. La tendance n’est plus à la surconsommation alors que la concurrence mondiale s’accroît. La consommation atteint un certain stade, elle se régule et il faut aller chercher d’autres marchés.

Ce qui est sûr, c’est que nous ne fabriquerons plus les produits comme nous le faisions auparavant. Les consommateurs attendent une grande personnalisation et nous devons être capable d’adapter les chaînes de production à cette demande de customisation. Grâce au digital, nous y parvenons.

Le digital est-il arrivé dans l’industrie ?

Françoise Diard : L’évolution est progressive. Les entreprises sont de plus en plus équipées de robots et d’outils numériques qui guident la production, permettent de la suivre en temps réel mais aussi de connaître l’état du matériel à tout moment. Les opérateurs touchent moins la matière qu’avant, les métiers évoluent de plus en plus vers l’ingénierie et la technique. Les équipes sont plus autonomes et diversifiées : il faut aujourd’hui des compétences très diverses pour répondre aux besoins des clients.

Comment les salariés vivent-ils cette évolution ?

Françoise Diard : Lorsque les biscuits de la marque BN sont passés d’une fabrication artisanale à une fabrication industrielle, tous les processus se sont automatisés. Les pâtissiers sont devenus opérateurs. Il leur a fallu faire le deuil de l’odeur de la pâte, accepter de ne plus avoir de contact avec la matière première, dorénavant dans des silos, et conduire ainsi une production sans la voir. C’est plus qu’une manière différente de travailler, c’est un changement de culture. De nouvelles compétences apparaissent quand d’autres disparaissent.

Ces changements doivent être accompagnés pour que la crainte d’être dépossédé de son savoir-faire soit rapidement remplacée par l’enthousiasme d’évoluer, d’avoir un travail différent mais tout aussi stimulant, voire même plus.

Aujourd’hui, les machines sont connectées entre elles. Un opérateur peut détecter une panne sur l’une d’entre elles même si elle se situe à des milliers de kilomètres. La technologie permet de nouvelles possibilités et l’appétence pour les nouveaux outils arrive vite.

On compte 34 500 robots industriels dans les usines françaises (contre près de 62 200 en Italie et environ 157 200 en Allemagne). L’industrie française va-t-elle rattraper son retard ?

Françoise Diard : L’Allemagne et la France sont des pays très différents, en termes de démographie mais aussi de besoin. L’Allemagne doit produire en masse et ne rencontre malheureusement pas la main d’œuvre nécessaire. Elle a donc besoin de plus de robotisation.

La France n’est pas en retard. Elle n’a tout simplement pas les mêmes besoins. L’accent est davantage mis sur la digitalisation au sein de nos usines.

Le tissu industriel français de la robotique de service reste centré sur une industrie composée principalement de petites entreprises, relativement jeunes, qui peinent à trouver leur marché. Comment changer la donne ?

Françoise Diard : Même si les ETI - entreprises de taille moyenne, NDLR - et les grands groupes développent en leur sein de plus en plus de laboratoires d’innovation, les petites structures comme les start-ups développent des méthodes d’organisation et de création propices au développement de nouveautés.

Si elles n’ont pas trouvé leur marché pour l’instant, elles évoluent dans une souplesse et une flexibilité qui leur permettront d’émerger, surtout que les grandes entreprises ont une réelle volonté d’aller vers l’industrie 4.0. Nous ne sommes pour l’instant qu’au début de quelque chose.

Qu’est-ce que la « cobotique » ? En quoi est-elle un levier de croissance pour l’industrie française ?

Françoise Diard : La cobotique est un mode de production homme/robot c’est à dire production assistée à la fois par un environnement robotisé mais aussi des programmes informatiques pilotés par les personnes. Elle représente un vrai levier de croissance car elle permet de rendre le travail moins pénible, d’anticiper les pannes et d’intervenir à distance sur des machines situées partout dans le monde.

Quelles sont les perspectives d’emploi à moyen terme (mois de 10 ans) ?

Françoise Diard : Les études indiquent 110 000 recrutements par an jusqu’à 2025 dans la métallurgie. Ce sera sans doute plus. Depuis 2017, les départs en retraite font de plus en plus sentir le besoin de nouvelles recrues dans les entreprises.

Au niveau de l’industrie au complet, les chiffres atteignent 250 000 besoins en recrutement par an d’ici à 2025.

Quelles sont les perspectives d’emploi à long terme (+ de 10 ans) ?

Françoise Diard : On ne peut plus se projeter à si long terme. En 2006, nous étions au plein emploi et deux ans, la crise est arrivée et personne ne l’avait anticipée.

Ce qui est sûr, c’est que toutes les entreprises ne seront pas encore digitalisées. Aujourd’hui le taux d’équipement est de 30%. Il va évoluer progressivement. C’est un processus au long court.

Quels seront les métiers émergents ?

Françoise Diard : Il y a une grande question autour de la gestion des données dans l’industrie, de leur collecte, en passant par leur analyse mais aussi leur protection. La cybercriminalité va devenir un sujet crucial pour les entreprises s’il ne l’est pas déjà.

Les normes, l’internet des objets, le cloud, la supply chain sont aussi des secteurs porteurs.

Quelles seront les nouveaux modèles d’organisation ?

Françoise Diard : Les organisations vont devenir plus agiles et plus proches du client. Le marché va s’ajuster en fonction des données : la hiérarchie et l’organisation sera déterminée par leur analyse. La question de la plateforme, notamment pour les commandes, va se poser.