Industrie et numérique : l’enjeu de la formation

Industrie et numérique : l’enjeu de la formation

Après notre article sur le marché de l'emploi dans l'industrie, et dans le cadre de notre série sur l'évolution de ce secteur passionnant, Clustree a rencontré Thierry Weil, professeur à Mines ParisTech et conseiller de La Fabrique de l’Industrie (laboratoire d'idées destiné à animer la réflexion sur les enjeux de l'industrie). Au programme : la numérisation du travail et l'enjeu crucial de la formation.

Quelles évolutions le marché de l’emploi dans l’industrie a-t-il subies ces dix dernières années ?

Thierry Weil : L’évolution est d’abord quantitative : la part de l’industrie dans le PIB a diminué, comme dans la plupart des pays développés. Par ailleurs, l’automatisation et le recours aux assistants numériques permettent aux salariés de créer plus de valeur ajoutée. Le secteur propose donc moins d’emplois.

La seconde évolution est qualitative : le niveau de compétences demandées s’élève. Beaucoup de tâches relativement simples et répétitives disparaissent, laissant place à une sophistication des métiers et des missions.

Quel visage pour l'emploi dans l'industrie aujourd'hui et dans les années à venir ?

Thierry Weil : Les entreprises ont tendance à se spécialiser dans leur cœur de métier. Elles font davantage appel à des prestataires extérieurs ou des sous-traitants pour les tâches qu’elles maîtrisent moins, ce qui leur permet de se concentrer sur ce qu’elles font de mieux.

Cette externalisation se constate également dans les services offerts à leurs employés : la restauration, l’entretien des locaux, la comptabilité… sont de plus en plus sous-traitées.

Cette tendance à la spécialisation s’observe-t-elle dans tous les secteurs de l’industrie ?

Thierry Weil : La spécialisation s’observe en effet dans tous les domaines industriels. Par exemple, au milieu du vingtième siècle, les constructeurs automobiles produisaient plus de la moitié des pièces et composants des voitures qu’ils vendaient. Aujourd’hui, ce chiffre tombe à 20 à 25 % selon les estimations et les constructeurs, car ces derniers ont choisi de se concentrer sur le design et l’assemblage. Ils achètent donc les trois quarts de la valeur d’une automobile aux fournisseurs qui leur proposent l’offre la plus avantageuse.

De nos jours, les chaînes de production sont mondiales.

Les entreprises parviennent-elles à recruter facilement ?

Thierry Weil : Certains métiers sont particulièrement en tension dans l’industrie. Les entreprises s’arrachent notamment les soudeurs, les ajusteurs, les chaudronniers ou les agents de maintenance.

La concurrence est également rude pour les sous-traitants des grands groupes, ces petites PME dont la notoriété faible attire moins les candidats que les industries de bouts de chaîne dont tout le monde connaît les produits, comme Airbus ou Renault.

Pour les candidats, l’insertion professionnelle est-elle aisée ?

Thierry Weil : L’industrie est composée de métiers très spécialisés. Ainsi, dans certaines régions industrielles comme les alentours de la capitale ou de Lyon notamment, il est très simple de trouver du travail. En revanche, dans certaines régions de province où les entreprises sont moins nombreuses, les candidats aux spécialités très pointues ont plus de mal à se faire embaucher que des futurs-employés aux connaissances plus génériques.

En outre, pour les entreprises, comme les employés, il existe une difficulté certaine dans la traduction des qualifications et des compétences dans le vocabulaire d’autres secteurs. Ainsi, certains métiers existent dans plusieurs secteurs, mais ne sont pas qualifiés par les mêmes termes. Les entreprises manquent ainsi des candidats et les candidats des entreprises, parce que les deux peinent à voir qu’ils pourraient travailler ensemble.

Entre certains secteurs, les compétences sont en effet beaucoup plus proches qu’on ne pourrait le croire. Certaines traditions ont seulement conduit à des nomenclatures différentes.

Intelligence artificielle, révolution numérique et robotique : quels sont impacts sur l’emploi ?

Thierry Weil : Même si chacun utilise des outils de plus en plus sophistiqués, les tâches ne seront pas complètement différentes du jour au lendemain. L’intelligence artificielle ou l’analyse de données par exemple viennent la plupart du temps en support des métiers existants.

L’industrie doit véhiculer un message positif sur le sujet pour que les salariés comme les futurs employés voient le numérique comme une opportunité et non une menace. S’ils sont confiants dans l’idée que le digital et la robotique vont les aider, et qu’ils peuvent acquérir facilement les nouvelles compétences nécessaires, ils seront motivés pour participer à la modernisation de leur environnement de travail.

Comment les entreprises y font-elles face ?

Thierry Weil : En France, la formation professionnelle n’est pas toujours très efficace, surtout en comparaison de la Suisse ou de l’Allemagne par exemple, qui investissent beaucoup sur leurs salariés et sont attentifs au fait qu’ils participent à la modernisation de l’entreprise.

En France, le dernier diplôme obtenu conditionne encore trop le métier que l’on fait alors que le véritable enjeu est de pouvoir s’adapter à des environnements de travail évoluant rapidement.

Les entreprises qui arriveront à associer leurs employés à leur transformation auront clairement un coup d’avance.

Les écoles, qu’elles soient publiques ou privées, sont-elles prêtes à relever le challenge ?

Thierry Weil : Les écoles ont une grande liberté dans la conception de leur enseignement pour rester à jour. Les écoles d’ingénieurs notamment entretiennent des relations fortes avec l’industrie et font régulièrement intervenir des salariés d’entreprise dans la formation. Les stages y sont également nombreux. L’enseignement s’ajuste aux évolutions des besoins des entreprises.

Pour le secondaire, c’est beaucoup plus compliqué. Dans l’éducation nationale, il est difficile de faire évoluer les programmes. C’est pourtant un véritable enjeu pour les collèges et les lycées, qui devraient introduire très tôt une familiarité avec l’informatique, notamment par l’apprentissage du code ou de la programmation. Demain, cette compétence sera probablement aussi importante que lire et compter.

Selon vous, d’où vient ce retard ?

Thierry Weil : La France souffre d’un problème culturel. Le travail de production est trop dévalorisé au profit d’une culture plus abstraite jugée plus prestigieuse. Démonter un moteur ou construire un ordinateur demande pourtant un véritable talent.

L’industrie est encore trop associée à des images et représentations qui ont certes existé mais qui sont aujourd’hui complètement datées. On perçoit encore l’usine comme quelque chose de sale, bruyant et d’asservissant, comme dans les Temps Modernes. Or, en comparaison de certains emplois du tertiaire, comme par exemple, les opérateurs des centres d’appels téléphoniques - qui n’ont que peu d’autonomie et répondent suivant des scripts préétablis - les métiers de l’industrie ne sont pas aussi routiniers ou psychologiquement difficiles.

Quelles compétences les étudiants doivent développer pour être préparés au monde du travail qui les attend ?

Thierry Weil : Je leur conseillerais d’être curieux, de poser des questions et d’être capables de travailler avec des gens très différents d’eux. Il faut aussi qu’ils aient envie d’apprendre car les métiers évoluent très vite.

Quels seront les métiers, profils et compétences les plus attendu-e-s dans les prochaines années ?

Bien qu’elles soient importantes, les compétences informatiques ne vont pas balayer les autres savoirs. Il faut détenir un réel savoir-faire lié au métier exercé, complété avec des connaissances numériques plutôt que d’être formé aux seules technologies digitales..

Aussi, la première compétence à avoir est de très bien connaître son métier, développer une réelle expertise tout en ayant la capacité de travailler dans des environnements plus sophistiqués.