Futur du travail : gardera-t-il sa place centrale dans nos sociétés ?

Futur du travail : gardera-t-il sa place centrale dans nos sociétés ?

Jean-Pierre Durand est sociologue et professeur de sociologie à l’université d’Evry mais aussi directeur de la publication La Nouvelle Revue du Travail. Il est spécialiste des questions liées au travail, à l’emploi et à l’entreprise et auteur d’une dizaine d’ouvrages dont le dernier, intitulé La Fabrique de l’homme nouveau : travailler, consommer et se taire a été publié en 2017.Pour notre série sur le futur du travail, nous nous posions une question : serait-ce bientôt la fin du travail comme liant social ? Voici son analyse.

Dans l’hypothèse d’une société où le travail se ferait de plus en plus rare, peut-il garder la place centrale qu’il occupe aujourd’hui dans la construction sociale des individus ?

Jean-Pierre Durand : Il faut faire la différence entre le manque de travail et le manque d’emploi. La rareté des emplois en France est essentiellement liée à la désindustrialisation et notamment à la délocalisation des activités industrielles à l’étranger. Il faut donc relativiser l’idée de pénurie d’emplois et de travail liée aux nouvelles technologies. Certes, les entreprises et la puissance publique ne sont pas en mesure de revenir à un véritable plein emploi, y compris parce que l’automatisation et les technologies auront forcément un impact, mais il n’est pas question de fin du travail.

Le travail est un rapport des hommes à la nature, et au-delà entre les hommes : il permet de « dompter » la nature afin de vivre dans les meilleures conditions possibles. Il n’y a donc pas de raison qu’il cesse d’avoir une place centrale dans notre société. Cela ne veut pas dire qu’il doit pour autant avoir une place exclusive. Il y a un équilibre à trouver avec les autres activités humaines, culturelles, affectives, mais le travail est et restera un structurant économique, social et familial.

Toujours dans la même hypothèse, la collectivité et la construction du collectif peut-elle se faire dans une société où il y aurait plus de chômage que d’emploi ?

Jean-Pierre Durand : Le travail est constitutif du collectif national. Quand on cherche à connaître quelqu’un, la première question que l’on pose porte sur son activité professionnelle car l’emploi reste en effet un déterminant social. Derrière le statut se cache une autre question : « Est-ce que le travail en question est intéressant ? ». Ce n’est pas pour rien que le statut de chômage est vécu comme extrêmement dévalorisant. La grande majorité des chômeurs ne demandent qu’une chose : retrouver un statut social car le travail reste au cœur des représentations sociales.

Dans l’hypothèse où le travail indépendant prendrait de plus en plus de vigueur, un modèle de protection collective peut-il être envisagé ? Si non, sur quelles bases créer des solidarités entre les individus ?

Jean-Pierre Durand : Le travail indépendant va se développer, c’est une certitude et ce pour une raison simple : les entreprises ont plus intérêt économiquement à s’entourer de travailleurs indépendants qui sont, de fait, rémunérés à la tâche.

Il faut évidemment penser la protection collective de ces travailleurs, qui n’ont pas accès au chômage, à la formation ou à la retraite. Celle-ci restera forcément inférieure à celle des salariés, simplement parce que les travailleurs indépendants sont beaucoup plus isolés et souvent en concurrence pour gagner un marché. Les entreprises ne souhaiteront donc pas prendre en charge cette protection et l’Etat demeure en difficulté pour le faire. Même si les différents acteurs semblent d’accord dans leurs discours, cette protection collective reste très difficile à mettre en place.

Faut-il repenser dès aujourd’hui le travail comme fondement de l’appartenance économique et sociale ? Si oui, comment faire ?

Jean-Pierre Durand : Pour repenser le travail comme fondement de l’appartenance économique et sociale, il faudrait repenser le partage de l’emploi et des revenus directs et indirects liés au travail. Paradoxalement, nous faisons face aujourd’hui à l’allongement des temps de travail en parallèle d’un chômage croissant. Il y a un nouvel équilibre à trouver. Les mesures politiques reposent principalement sur l’idée d’une croissance économique quasi-infinie. Or, celle-ci ne pourra rationnellement pas atteindre un niveau qui permette d’absorber le chômage avec des emplois dignes.