Futur du travail : vers la fin du salariat ?

Futur du travail : vers la fin du salariat ?

Grégoire Leclercq a cofondé l’Observatoire de l’Ubérisation. Cet organisme a pour but d’étudier le phénomène, de l’expliquer et de faire bouger les lignes afin que les pouvoirs publics et politiques sachent y réagir. Dans le cadre de notre série sur le futur du travail, sa contribution ne pouvait être plus cruciale : dans un monde où le travail se fera plus rare et sera découpé en tâches et en projets, quel avenir et réalité économique pour le salariat ? Voici son expertise.

Quelle est votre définition de l’ubérisation ?

Grégoire Leclercq : Ubériser, c’est déstabiliser et transformer avec un modèle économique innovant en tirant partie des nouvelles technologies. Il faut préciser que c’est bien le modèle économique qui est innovant et non la technologie, que l’on peut reléguer au rang de simple outil. Si certains pensent que l’ubérisation est un phénomène de mode, nous pensons qu’il s’agit d’une révolution de fond, qui va transformer durablement notre façon de consommer et de produire.

Quelle différence entre ubérisation et économie collaborative ?

Grégoire Leclercq : L’ubérisation implique le recours à un professionnel qui gagne sa vie via une plateforme (Uber, Deliveroo). Dans l’économie collaborative, il n’y a pas d’autre but pécuniaire que le remboursement de ses frais, et ce ne sont finalement que deux particuliers qui collaborent entre eux via une plateforme (AirBnb, Blablacar).

Qu’est-ce que l’Observatoire de l’ubérisation ? Quelles sont ses missions ?

Grégoire Leclercq : L’Observatoire de l’ubérisation est une association de loi 1901. Elle a pour objectif de comprendre le phénomène, de l’expliquer et de faire évoluer l’écosystème autour. L’idée est à la fois de permettre au législateur de mettre en place une régulation mais aussi de faire émerger et grandir cet écosystème qui crée de la croissance, des emplois et des revenus. Nous ne pouvons pas l’ignorer ou le supprimer sous prétexte qu’il déstabilise. Il faut trouver un juste milieu et apporter un contexte porteur à cette économie.

Les pouvoirs publics prennent-ils le pouls du changement en cours ?

Grégoire Leclercq : Nous avons un législateur à l’écoute, un gouvernement favorable à cette nouvelle économie et cette nouvelle énergie. En France, 200 000 indépendants environ travaillent de près ou de loin pour une plateforme. Cela génère beaucoup d’activités, de chiffres d’affaires et le gouvernement en a bien conscience. L’Etat est en train de chercher la bonne alchimie. Il cherche à réguler tout en apportant une nouvelle manière d’envisager la protection sociale des indépendants.

Le modèle économique sur lequel repose le travail actuellement (salariat majoritaire, cotisations sociales basées sur le revenu…) a-t-il un avenir ?

Grégoire Leclercq : Avant 1940, la majorité de la population était composée d’indépendants, qui évoluaient dans le secteur primaire et tertiaire. C’est réellement l’industrie qui a mis en place le salariat. A l’époque, nous étions dans un contexte de forte croissance dans lequel les chaînes de production structurées garantissaient un taux d’emploi tournant autour des 95%, et donc un salariat de masse.

Ce modèle d’organisation a aussi instauré la protection sociale des travailleurs que nous connaissons actuellement. Il faut rappeler qu’au moment de sa création, les indépendants n’ont pas souhaité y souscrire. Pendant longtemps, ils ont été majoritairement composés de libéraux qui gagnaient très bien leur vie et n’avaient pas besoin de protection sociale car ils étaient en capacité d’épargner. Ce n’est qu’après la crise de 2008-2010 qu’une nouvelle population d’indépendants a émergé. Eux n’ont pas de revenus d’importants et cette même capacité à thésauriser et comptent donc sur l’Etat.

Dans les années à venir, je ne pense pas que le modèle salarial devienne minoritaire. Beaucoup d’entreprises ont besoin d’agréger autour d’elles un certain nombre de compétences, d’équipes et de mettre en place une hiérarchie qui permette la bonne conduite de leurs projets.

Cela ne veut pas dire que monde du freelance et de la plateforme n’aient pas leur place. Les services à faible valeur ajoutée et qui n’ont pas besoin d’une chaîne de valeurs préconstruite seront les premiers à être externalisés.

Quel modèle social, fiscal, juridique serait pérenne ? Quelles alternatives crédibles au salariat ?

Grégoire Leclercq : Emmanuel Macron, pendant sa campagne, a mis l’accent sur le fait de considérer tous les travailleurs comme des actifs, qu’ils soient indépendants ou salariés. C’est une proposition que nous soutenons, car finalement, qu’importe le statut, tant qu’il y a le travail ! Demain, il est très probable que les salariés passent tous un jour dans leur vie par l’autoentreprise et le rapprochement des systèmes sociaux nous paraît plus que pertinent, voire indispensable.

Les donneurs d’ordre, qu’il s’agisse de PME, de grandes entreprises ou des grandes organisations publiques, font de plus en plus souvent appel à des indépendants : ils pourraient également verser une cotisation supplémentaire proportionnelle au coût de la prestation, de 2 à 3% par exemple. D’abord, cela apporterait une contribution sociale supplémentaire ; ensuite, par principe, l’entreprise ne devrait pas se désintéresser complètement de la protection sociale des individus qu’elle « missionne », même pour une courte mission. Enfin, cette contribution est en quelque sorte la contrepartie d’une plus grande flexibilité.

Les mesures politiques (mises en place ou proposées) sont-elles à la hauteur des enjeux actuels ?

Grégoire Leclercq : Depuis deux ans énormément de choses ont été faites pour répondre à la problématique du travail des indépendants. Les démarches administratives liées à la création et à la gestion d’une entreprise ont été grandement simplifiées. La protection sociale évolue également dans le bon sens. Et les plateformes sont bien mieux régulées et responsabilisées à ces sujets. Il serait donc faux de prétendre que le sujet n’est pas traité et réformé.

Quelle formation et éducation pour accompagner le changement et préparer à la fois générations futures et salariés en poste ?

Grégoire Leclercq : La formation des salariés en poste est un véritable sujet. En tant que consommateurs, ils perçoivent bien le virage que prend l’économie. Mais une question reste ouverte : à quoi former cette population ? On met souvent en avant l’idée que des salariés aux métiers non technologiques puissent devenir les data scientists demain. Et je n’y crois pas. Les compétences requises sont très longues à apprendre, sont enseignées dans des écoles d’ingénieurs et évoluent surtout à un rythme effréné. Le plus pertinent, ce serait de former ces individus dont les métiers ont disparu à des métiers qui leur ressemblent. Un vendeur peut devenir animateur de communauté clients par exemple.

L’ubérisation a aussi son côté sombre. Ne va-t-on vers un monde de travailleurs pauvres ?

Grégoire Leclercq : C’est malheureusement le cas. Un autoentrepreneur touche aujourd’hui 9000 euros par an en moyenne. Cela fait 750 euros par mois. A ce niveau, on est effectivement un travailleur pauvre.

Mais la question du verre à moitié plein se pose également. Peut-être vaut-il mieux gagner 750 euros chaque mois mais travailler quand même, en voyant ces revenus complétés par un certain nombre d’allocations, que de demeurer sans emploi et se retrouver de plus en plus en marge de la société.

Ce qui est sûr, c’est que demain, il n’y aura pas 100% de salariat et que les alternatives futures seront moins confortables que durant les trente glorieuses.

Croyez-vous au revenu universel ?

Grégoire Leclercq : Bien que certaines études très sérieuses aient montré sa viabilité, que je ne remets pas en cause, je n’y adhère pas d’un point de vue philosophique. Le revenu universel instaure l’idée qu’on peut gagner sa vie sans rien faire et sans contribuer. Cela n’engage pas le pays dans un dynamisme économique.